Homélie du dimanche 21 mars 2020 – Père Gilles Rousselet

22 Mar 2020 | Actualité, Homélies

4ème dimanche de carême-année A (1S16, 1b.6-7.10-13a ; Ps 22(23), 1-2ab, 2c-3, 4, 5, 6 ; Ep 5, 8-14 ; Jn 9, 1-41)

Nous sommes en ce 4ème dimanche de carême,  dimanche de couleur rose  où nous sommes invités à manifester que la démarche de carême est une démarche de conversion et  un temps de joie. La conversion nous conduit à la vraie joie, pas à des rites de purification, ce n’est pas par cela que ça passe. Mais la conversion, la « metaïona », nous invite vraiment à être de plus en plus configurés au Christ. Cette configuration au Christ est un des cinq essentiels de la vie des disciples missionnaires, une des cinq vitamines dont nous avons besoin pour progresser et nous enraciner profondément dans la foi. 1ère vitamine : la louange : le temps du carême est un temps où nous pouvons pratiquer la louange et redécouvrir que nous sommes le peuple de la joie.

Vous avez entendu cet aveugle de naissance qui est devenu voyant, alors que ceux qui croyaient voir ont été confondus de cécité. Même s’il a été rejeté, on peut imaginer à quel point il est dans la joie. Même si sa propre famille ne l’encourage pas dans ce chemin là, il a rencontré le Christ et c’est là la source de sa joie.

C’est aussi le dimanche du 2ème scrutin des catéchumènes : dimanche dernier c’était avec la Samaritaine ; aujourd’hui, c’est avec l’aveugle de naissance ; dimanche prochain, ce sera avec la résurrection de Lazare : nous voyons ce que le Seigneur peut accomplir d’extraordinaire dans notre vie.

 Il y a d’abord des points communs entre les récits : je les dis pour que nous puissions avoir conscience que c’est une démarche du Seigneur. Cette guérison, comme dans le cas de la Samaritaine, rappelez-vous, Jésus était venu en personne manifester sa faiblesse, il avait soif, il vient sur le puits de Jacob, sachant intuitivement, lui la sagesse incarnée, qu’il allait rencontrer cette femme. Là, il sort du temple et voit sur son passage cet homme aveugle de naissance.

Première chose : l’initiative de Dieu.

La deuxième chose : cette rencontre est bouleversante. Comme pour la Samaritaine, ce cheminement qui va se produire au travers de cette rencontre, va bouleverser la vie de l’aveugle de naissance comme celle de la Samaritaine. Et le Seigneur vient aujourd’hui ! Vous avez entendu ce que dit Jésus « Il faut travailler aux œuvres de Dieu. » Et c’est ce que nous faisons ! Nous travaillons aux œuvres de Dieu, et Jésus rappelle que Dieu est toujours à l’œuvre. L’œuvre de Dieu, c’est que nous soyons radicalement transformés, ce n’est pas un petit ravalement de façade, un maquillage qu’on pourrait se faire le matin avant de sortir de chez soi. C’est un bouleversement en profondeur.

La troisième chose : c’est un chemin de progression. Avec le Seigneur, nous avançons pas à pas. C’est vrai qu’il y a des personnes qui vont nous époustoufler à cause de la vitesse à laquelle elles avancent avec le Seigneur. Peu importe ! Le Seigneur chemine avec nous, tels que nous sommes. Il ne nous demande pas d’aller plus vite, il nous demande d’avancer. Et même si on fait deux pas en arrière, avec lui on pourra faire trois pas en avant.

Le 4ème point commun : une révélation du mystère de Jésus. Pour la Samaritaine, nous découvrons que Jésus est la source de la vie. Il est l’eau vive, et en même temps, il veut que nous soyons cette source d’eau vive. Que de nos cœurs jaillisse cette source d’eau vive éternelle pour nous abreuver et abreuver notre entourage. Dans la vie de l’aveugle, Jésus est la lumière du monde, celui qui nous éclaire. Il va rendre la vue à ceux qui sont vraiment aveugles et, à ceux qui croient voir, il va les convaincre qu’ils sont aveugles. Et là aussi c’est une œuvre, non pas de condamnation, mais de miséricorde. Quel drame de réaliser à un moment de notre vie que nous croyons avoir vu et su quelque chose et que nous sommes complètement  dans l’erreur. Jésus commence à agir, et vous avez vu comment il fait. D’abord, il invite cet homme à poser un acte de foi. Il crache par terre, cela peut être peu ragoûtant (et en ce moment, il vaut mieux ne pas le faire) lui, Jésus, c’est sûr qu’il n’a aucun virus. Avec cette salive, il va faire de la boue qu’il va appliquer sur les yeux de l’aveugle, de tous les aveugles, n’ayons pas peur de le dire. Ça nous fait faire un plongeon dans le livre de la Genèse : Adam,  veut dire le glébeux ; ça veut dire que Dieu a façonné Adam et Eve à partir de l’argile. Eve c’est un peu différent : quelqu’un disait que la création d’Adam est l’œuvre du potier, celle d’Eve du chirurgien ; je ne sais pas si l’un est plus noble que l’autre. Cette boue, cet « adama » qu’il fait et qu’il va appliquer sur les yeux de l’aveugle,  nous dit que le baptême est une recréation. Nous sommes créés, pas à l’identique, mais d’une façon encore plus extraordinaire. Jésus va demander à cet homme de poser un acte de foi : « Va te jeter dans la piscine de Siloé. » Et c’est parce qu’il y va, qu’il a retrouvé la vue. Le baptême est une recréation. Saint Irénée dit que la première création, celle décrite dans la Genèse, est une œuvre admirable. Mais que celle par la Rédemption est une œuvre encore plus extraordinaire. C’est un cheminement pour l’aveugle de naissance, comme pour la Samaritaine.

 Je vous le demande, puisque nous avons le temps : essayons de vivre pour nous-mêmes ce cheminement. Nous ne sommes pas, comme au cinéma ou au théâtre, en train de lire un livre ou une biographie extraordinaire de quelqu’un  passionnant ; nous sommes là pour nous laisser travailler par la Parole de Dieu. Alors cheminons avec cet aveugle. Et comme pour la Samaritaine,  regardons comment ça se passe pour l’entourage : il y a deux chemins  parallèles, celui de l’aveugle qui doit être le nôtre, et celui de l’entourage, dans lequel nous pouvons nous retrouver et qui devrait nous amener à un acte de contrition (ce que nous ferons tout à l’heure en nous prosternant devant la croix).

D’abord, il y a les voisins, une première étape : pour eux, c’est un simple constat de faits objectifs. Voilà, ils connaissaient cet homme, il s’est passé ça et ils en restent là. C’est un élément important : si on ne fait pas le constat des choses, on ne peut pas avancer. Mais le problème est d’en rester là. Quand les premiers témoins vont aller au tombeau de Jésus, il va y avoir aussi cette attitude de constater que le tombeau est vide : c’est une première étape et elle est indispensable. Le problème est qu’on ne sait pas ce qui va se passer dans la vie des voisins : vont-ils en rester là ?

 Pour les pharisiens, c’est une deuxième démarche plus agressive : un conflit d’opinions. Ils discutent les uns avec les autres,  pas pour s’ouvrir mais pour essayer d’avoir raison. Ils vont essayer de trouver une explication qui permet de contrôler les choses plutôt que de s’ouvrir au mystère. Et l’aveugle, en parallèle, lui progresse : il va commencer par décrire les faits dans les détails, au fur et à mesure du récit qu’il fait de son expérience, cela va se concentrer sur l’essentiel.

Les parents, autre attitude encore que nous pourrions retrouver dans notre propre vie, n’osent pas s’engager : c’est bien leur fils, mais ils ont peur des Juifs. Comment pourrions-nous reconnaître, dans notre vie, la peur qui nous tétanise, qui nous empêche de témoigner de notre foi ? C’est leur fils, mais ils disent « allez le voir lui-même, c’est notre fils, mais il est assez grand. Nous sommes terrorisés par la peur des Juifs et nous ne pouvons nous engager plus. » Demandons au Seigneur de dépasser ces peurs.

Et voilà à nouveau les pharisiens. Ils incarnent le péché par excellence : se fermer sur ses propres certitudes. Rappelez-vous, le problème de la foi n’est pas le doute, mais de rester statique, comme des chrétiens-canapé. C’est ça le véritable péché ! Les pharisiens, comme les parents d’ailleurs, savent mais ne veulent pas savoir. Ils savent que Jésus est un pêcheur, mais ils ne veulent pas savoir d’où il vient. Les parents savent que cet homme est leur fils, mais ne veulent pas savoir comment il a été guéri. Il me semble que quand on aime quelqu’un à qui il arrive quelque chose d’extraordinaire, on va chercher : « mais non, ce n’est pas un miracle, ce n’est pas parce que tu as vécu quelque chose d’extraordinaire, un jour la science pourra expliquer cela ! » Ou bien c’est inconcevable par la raison, et on se détourne sans accueillir le mystère.  C’est ça le grand péché qui nous bloque le plus dans notre vie, ce sont nos certitudes : on est de marbre. Il ne faut pas avoir peur de reconnaître cela, sachant que la miséricorde est vraiment capable, par la puissance de la grâce, de tout transformer.

Tout est possible à celui qui croit. Mais il faut faire ce premier pas. Vous avez vu comment l’aveugle est invité à aller à la piscine de Siloé, de faire une démarche pour que la gloire de Dieu se manifeste en lui ; et, en même temps, il va cheminer petit à petit et n’a pas peur des gens. Il constate les faits : « moi, j’étais aveugle, je suis guéri, je crois que c’est un prophète et s’il a fait ça, il ne peut pas être un pécheur. » Voilà comment il progresse : c’est finalement très simple. Tout le monde peut suivre ce chemin-là. Il est peu probable que l’aveugle de naissance ait eu la possibilité de faire de la théologie pendant toute sa vie. Il a simplement accueilli les faits. Et quand, le mercredi Hosanna’M, je vous propose de travailler le grand miracle de la gratitude, c’est cette attitude qui est débloquée en nous, les potentialités de nous ouvrir à tout ce qui nous arrive, à tout ce qui vient de Dieu. Rappelez-vous que Jésus dit que son Père est toujours à l’œuvre. Il faut travailler tant que c’est le temps. Et c’est le temps ! C’est le temps particulièrement en ce moment, par la grâce du Coronavirus.

L’aveugle n’a pas peur et il est marqué par ce que Jésus a fait pour lui, comme la Samaritaine est marquée par ce que Jésus a dit d’elle « Il m’a dit tout ce que j’ai fait. » Il progresse pas à pas, alors que Bartimée court ! Nous voyons comment le Seigneur vient à notre rencontre tel que nous sommes ! Nous cheminons avec lui tel que nous sommes. Laissons le Seigneur nous rencontrer, accueillons la grâce dans notre vie, en ce moment où nous avons le temps. En temps normal, nous sommes oppressés par toutes nos activités, par le mystère du calendrier nous vivons comme si le temps était de l’argent. Prenons le temps de constater la grâce de Dieu dans notre vie et regardons comment Jésus, quand il revient vers l’aveugle de naissance la deuxième fois, se révèle à lui. Le premier temps est indispensable : accueillir la grâce, constater, rendre grâce à Dieu. Et nous pouvons être sûrs, pas seulement pour les catéchumènes mais pour chacun de nous (nous sommes toujours en catéchuménat) que le Seigneur vient dire « Je le suis. Je suis venu dans ce monde pour rendre un jugement. Tu le vois et c’est celui qui te parle. » Comme pour la Samaritaine « Je le suis, moi qui te parle. »

Seigneur, donne-nous cette grâce de pouvoir reconnaître les blocages en nous, tous les empêchements, ce péché qui peut être plus dur que nos certitudes. Donne-nous la grâce de constater chaque acte que tu poses dans notre vie avec une telle délicatesse que souvent, nous passons à côté. Et viens à notre rencontre tel que nous sommes, puisque nous sommes disponibles, viens à notre rencontre pour nous révéler en profondeur qui tu es, et que ça soit vraiment pour notre plus grande joie.

Alors, certainement que quand nous fêterons Pâques, et quand nous nous retrouverons, je l’espère et nous le souhaitons tous, à la Pentecôte pour recevoir l’Esprit Saint, alors nous serons ce peuple de Pentecôte et nous pourrons vivre comme le prophétisait Marthe Robin « une nouvelle Pentecôte de l’Amour ». J’y crois, nous y croyons en profondeur. Amen